Covid-19 : les professionnels de la protection de l'enfance toujours au front

Le président de la République E. Macron s’est rendu dans une école à Poissy (78), le 5 mai 2020, pour parler déconfinement et rassure...



Le président de la République E. Macron s’est rendu dans une école à Poissy (78), le 5 mai 2020, pour parler déconfinement et rassurer les Français quant à la réouverture des établissements. De leur côté, les foyers pour enfants placés, eux, fonctionnent évidemment toujours, confinement ou pas. Educateurs, psychologues, responsables de structures restent sur le terrain, dans l’indifférence collective.



L'ère de l’après Covid sera plus juste ou ne sera pas. En France, la crise du coronavirus aura eu le mérite de mettre en lumière l’héroïsme de nombreux travailleurs de l’ombre, encore invisibles il y a quelques semaines. Cette pandémie aura permis aux Français de prendre conscience du délitement des services de santé en France, du manque de moyens dénoncés depuis belle lurette par les soignants.

À 20h, les Français se retrouvent aux fenêtres pour témoigner leur reconnaissance aux professionnels de la santé, caissiers, livreurs et autres héros du quotidien. Parmi ces héros, d’autres restent oubliés du grand public, les travailleurs de l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE). 

Covid-19 ou pas, ils ont la responsabilité des foyers qui hébergent et s’occupent, toute l’année, de jeunes placés. En France, en 2018, 110 035 nouveaux mineurs ont fait l’objet d’une saisine d’un juge des enfants, selon le Conseil national de la protection de l’enfance (CNPE).




Derrière ces chiffres, des bébés, des enfants, des ados, accompagnés chaque jour. C’est le quotidien de Norbert Giuliani, directeur de Rencontre 93, un établissement multi-accueil situé à Saint-Denis. Rencontre 93 est une structure de l’Association AVVEJ. Elle compte 19 établissements en Île-de-France, soit 105 personnes au niveau l’institution et 750 au niveau de l’association.

Norbert Giuliani travaille dans le domaine de la Protection de l’Enfance depuis une vingtaine d’années. La pandémie a donné lieu à des bouleversements chez les jeunes et les équipes :

« Les jeunes ont réagi avec une phase de déni, sidération et de peur. Comme les professionnels, ils ont épousé les nouveaux gestes. Il y a eu aussi une phase de test avec l’envie de sortir. De la peur, un besoin d’être rassuré aussi. Cette crise marque aussi une ambiance communautaire que je n’avais pas ressenti depuis longtemps », explique Norbert Giuliani, qui travaille dans le domaine de la Protection de l’Enfance depuis une vingtaine d’années.

Sur place, tous se sont adaptés aux nouvelles règles et usages : nourriture, hygiène, distanciation sociales.

« On n’est pas en guerre nous. On est en crise et on n’a pas attendu la crise sanitaire pour l’être. C’est vrai qu’on est un secteur en crise depuis longtemps, qui n’a pas été revalorisé depuis 1966, date de notre convention collective. Ce qui peut expliquer notre capacité de résilience. C’est remarquable d’un côté, mais la résilience vient toujours témoigner d’une souffrance… Jusqu’où pourra-t-on tirer sur la corde ? Ça, c’est une question.»

L’ASE absente des discours politiques et médiatiques
Dans les médias, les difficultés du terrain sont souvent éludées au profit de sujets plus sensationnels. Or, la reconnaissance des salariés qui s’exposent est vitale. Tout comme la mise en avant d’initiatives positives. C’est pour servir cet objectif qu’a été lancée le blog Educverslavie, en pleine période de confinement. Elle vise à recueillir les témoignages de ces professionnelles et de jeunes placés.

Un besoin de libérer la parole

« On sort à 20h le soir pour applaudir nos soignants. Eh bien, il faut savoir que nos jeunes applaudissent à 20h les soignants et leurs éducateurs à 20h10 », souligne le directeur de la structure. Des actions « extraordinaires » du coté des professionnels et des jeunes l’ont particulièrement marqué pendant cette période de pandémie.

Celles, par exemple, « des équipes des assistants familiaux. C’était extraordinaire d’accepter la mission d’accueillir les jeunes chez eux, alors que, par là-même ils exposaient leur propres familles » aux risques de contamination au virus, salue Norbert Giuliani.

Du côté des éducateurs, David Frayssé, directeur adjoint du SAU 93 et de La Métis, deux structures de l’AVVEJ, pointe une problématique. Celle « d’accueillir la frustration et les mouvements de jeunes. Le manque et l’enfermement ont été difficiles à gérer pour certains. En fin de compte, en tant que professionnels, nous avons dû faire preuve de plus de souplesse pour permettre aux jeunes de rester sur leurs lieux de vie avec une adaptation des règles de vie, » précise-t-il.

Mieux préparer et traiter les addictions

Pour des jeunes qui souffraient d’addiction, notamment au cannabis, cela a rendu la tâche plus complexe. Certains jeunes accueillis sont des états psychologiques complexes.

David Frayssé y voit « le bon côté des choses ». Une collaboration complémentaire avec le secteur de la psychiatrie.

« Beaucoup de jeunes qui ont pu entrer dans un espace thérapeutique et qui ont pu consulter en addictologie et en psychologie. Ce travail sur la dépendance a permis de les inscrire dans un espace thérapeutique. Ce fût compliqué mais cela débouche sur du positif ».
David Frayssé



Les équipes sur place n’ont pas souffert du manque de matériel. Dans les faits, le département du 93 a rapidement mis à disposition du matériel, qu’il s’agisse de gels hydroalcooliques ou de masques.

Alors que le monde post-Covid rêve à de nouveaux lendemains, David reste très pragmatique.

« Concrètement, un éducateur avec sept ans d’expérience, avec des horaires décales de 7h à 14h, de 15 h à 23h, qui accueille toute cette souffrance, qui est au front, il gagne 1700 euros avec un Bac+3. En ce qui me concerne je travaille avec la psychiatrie lourde toute la journée, avec les jeunes potentiellement dangereux pour eux et les autres. »

Un quotidien difficile, éprouvant, vécu dans l’ombre. « Comment se fait-il que ces professionnels, qui ont un rôle social extrêmement important, soient si peu valoriser, et reconnus ? Cette question se pose aussi pour les enseignants », ajoute David.

« Nous sommes habitués à travailler 60 heures par semaine »
« Cela fait 15 ans que je travaille 60 heures par semaine. Nous sommes habitués à travailler sans moyen », note David.

Alors qu’est-ce qui pourrait vraiment faire évoluer la situation ? La protection de l’Enfance fera-t-elle partie des priorités dans la France post-Covid ? 

David pointe « un changement de paradigme ». Selon lui, le fait de qualifier les soignants de « héros » montre une vision de ces métiers qui n’est pas en phase avec la réalité.

« Valoriser les métiers de l'éducation et de la santé, cela ne vas pas faire couler la France !»

« La question de l’argent est taboue en France. Nous n’avons pas fait ces métiers-là pour donner notre vie à notre prochain. Evidemment qu’il y a de l’engagement et des valeurs, mais nous sommes des professionnels formés, très techniques, voire hautement qualifiés. 
Nous n’avons pas donné notre vie à la Collectivité. Je crois que cette crise doit permettre d’ouvrir les yeux. Valoriser les métiers de l’Éducation et de la Santé, cela ne va pas faire couler la France », analyse David.

Se serrer (encore) la ceinture après le Covid-19 ?

Pour ces travailleurs sociaux, plus question d’entendre qu’il va falloir faire plus d’efforts et se serrer la ceinture. Fortement critiqué avant la pandémie, les politiques successives ignorent (font mine d’ignorer ?) le quotidien de ces « héros du quotidien ». Le gouvernement reverra-t-il pour autant ses priorités pour placer le curseur sur la Santé et l’Education ?

« On sait bricoler. C’est aujourd’hui aux Institutions de faire des efforts pour regagner les espaces oubliés de la République, les établissements scolaires, les quartiers dits en difficultés, etc. », conclut David.

Pour Nobert Giuliani, « il y a un nouveau modèle économique qui permet de valoriser l’utilité sociale. C’est-à-dire de considérer l’utilité sociale comme une richesse primordiale. Il y a plein d’ouvrages et de références, d’économistes qui ont inventé un modèle économique qui favorise et reconnaît cette utilité sociale. 

Ce qui revient à remettre en question notre modèle actuel ultra-libéral qui tend à ne valoriser que la création de richesse, qui d’ailleurs pollue et est également en cause dans la crise sanitaire actuelle ».

A l’orée du déconfinement progressif prévu le 11 mai 2020, le gouvernement a rappelé, à plusieurs reprises, qu’il souhaitait « rendre hommage » aux professionnels de l’Éducation nationale et au corps médical.

D’autres héros de l’ombre aussi, dont ceux de l’Aide Sociale à l’Enfance, mériteraient qu’on leur témoigne, à défaut de reconnaissance, un soupçon d’intérêt. Et attendent, à défaut de belles paroles, de réels changements.

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